L’ancien dirigeant de la licence Assassin’s Creed attaque Ubisoft en justice
Marc-Alexis Côté contre Goliath
L’histoire récente d’Assassin’s Creed ne s’écrit plus uniquement à coups de lames dissimulées et de voyages historiques, mais aussi dans les salles d’audience. Marc-Alexis Côté, figure centrale de la franchise pendant de nombreuses années, a intenté une poursuite judiciaire contre Ubisoft, estimant avoir été victime d’un congédiement déguisé après avoir été écarté de son rôle stratégique au sein de la série phare de l’éditeur.
Selon les documents judiciaires révélés par Radio-Canada, M. Côté réclame environ 1,3 million de dollars canadiens, une somme qui correspondrait à des pertes salariales, à des dommages moraux et à des compensations liées à son éviction. Une sortie brutale pour un dirigeant qui a pourtant contribué à maintenir Assassin’s Creed au sommet pendant plus d’une décennie, notamment lors du virage RPG amorcé avec Origins, Odyssey et Valhalla.
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Un départ qui ne dit pas son nom et une gestion discutable
Officiellement, Ubisoft avait communiqué sur une transition interne : Marc-Alexis Côté devait rejoindre une nouvelle structure, Vantage Studios, chargée de superviser certaines des franchises les plus rentables du groupe. En pratique, l’intéressé affirme que le poste proposé ne correspondait ni à son niveau de responsabilité précédent, ni à son champ d’influence réel. Autrement dit, une mise à l’écart polie, mais difficilement contestable sans passer par la voie judiciaire.
M. Côté a d’ailleurs tenu à préciser publiquement qu’il n’avait jamais quitté son rôle de son plein gré, ce qui paraît logique au vu de son attachement à la licence Assassin’s Creed. Il affirme avoir continué à travailler sur la franchise jusqu’au moment où la direction lui a explicitement demandé de se retirer ; une nuance importante, tant sur le plan légal que symbolique.
Pour rappel, la direction d’Ubisoft n’a pas atténué les nombreuses polémiques qui ont entouré Assassin’s Creed Shadows avant et après sa sortie, se contenant de parler d’une vague approximation quant aux ventes. Pour les joueurs comme pour les développeurs, il y a quelque chose de presque tragique à voir une saga aussi adulée et respectée s’être transformée en ce qu’elle est aujourd’hui.

Cette affaire intervient dans un contexte délicat pour Ubisoft. L’éditeur traverse une période de restructuration profonde, marquée par des retards de production, des performances financières en demi-teinte et une volonté affirmée de mieux contrôler ses marques clés. Sur le papier, la stratégie peut se défendre. Dans les faits, elle soulève une question récurrente : que fait Ubisoft de ceux qui ont bâti ses succès ? Pire encore, que faire lorsque tous les talents seront partis (chez Sandfall, par exemple) et que les frères Guillemot n’auront plus personne ?
La communication officielle reste, sans surprise, très mesurée. Ubisoft remercie Marc-Alexis Côté pour sa contribution et affirme être confiant dans l’avenir de la franchise. Une reconnaissance de façade qui peine à masquer une réalité plus brutale ; quand les chiffres dictent la stratégie, même les architectes des plus grandes sagas deviennent remplaçables.
Depuis plusieurs années, le géant français semble même dénaturer l’aspect ludique – et même artistique – de ses jeux pour en faire des machines à buzz, armes affûtées dans la guerre constante qui oppose les uns aux autres sur les réseaux sociaux. Peut-être qu’en prenant soin de ses employés comme de ses œuvres, Ubisoft ne serait pas aujourd’hui dans une telle situation…
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Une franchise, mais à quel prix ?
L’affaire dépasse largement le cas individuel de M. Côté, et c’est bien en cela que les risques pour Ubisoft sont énormes.
Elle illustre une tension de plus en plus visible dans l’industrie : celle entre la vision créative de long terme et la logique industrielle des grands groupes. Assassin’s Creed est aujourd’hui une marque tentaculaire, planifiée sur plusieurs années, déclinée en jeux, séries et projets transmedia. Dans ce contexte, la voix d’un directeur créatif historique peut devenir gênante.
Ubisoft, autrefois salué pour sa capacité à laisser émerger des personnalités fortes en interne, semble désormais privilégier une gouvernance plus verticale, plus interchangeable. Une évolution qui rassure peut-être les investisseurs, mais qui inquiète joueurs et développeurs ; encore la semaine dernière, 55 postes ont été supprimés, alors que l’industrie entière se sépare de ses talents et s’étonne de voir les jeux triple A s’effaçer.
Peu importe que la justice tranche en faveur de Marc-Alexis Côté ou non, le mal est déjà fait sur le plan de l’image. Voir l’un des visages d’Assassin’s Creed traîner son ancien employeur devant les tribunaux n’est jamais anodin. Cela rappelle qu’au-delà des discours sur la passion et la créativité, Ubisoft reste avant tout une entreprise, parfois peu tendre avec ceux qui ont contribué à son prestige.
Reste à voir si cette affaire incitera l’éditeur à repenser sa manière de gérer ses talents… ou si elle ne sera qu’un épisode de plus dans une longue saga de restructurations mal digérées.


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