Fort de son expérience, le créateur de Fallout dresse un parallèle entre le crise du jeu vidéo de 1983 et celle d’aujourd’hui
Et le résultat n'est pas joli, alors que les licenciements s'accumulent de partout
Pour Tim Cain, créateur de Fallout et game designer chevronné, l’industrie du jeu vidéo traverse aujourd’hui une période extrêmement sombre – mais pas encore comparable au célèbre crash de 1983. Dans une récente vidéo publiée sur sa chaîne YouTube, le vétéran du RPG estime que la situation actuelle reste différente de l’effondrement historique qui avait quasiment détruit le marché nord-américain du jeu vidéo au début des années 80.
M. Cain prend toutefois soin de nuancer immédiatement ses propos : « Oh, c’est mauvais. C’est vraiment mauvais. Vous pouvez me citer : c’est mauvais, » insiste-t-il d’abord au sujet des licenciements massifs qui frappent actuellement l’industrie. Selon lui, environ 10 % des développeurs auraient été touchés directement par les vagues de suppressions de postes récentes. Mais pour l’ancien de Interplay Entertainment et Obsidian Entertainment, la différence majeure réside dans l’ampleur structurelle de la catastrophe de 1983. « Pour moi, le krach de 1983 reste le plus grave krach que j’aie jamais connu dans ce secteur, » explique-t-il, rappelant que l’effondrement de l’époque avait littéralement fait disparaître une grande partie du marché américain du jeu vidéo.
Le parallèle reste néanmoins intéressant, car plusieurs mécanismes évoqués par Tim Cain rappellent fortement la situation actuelle. Le crash de 1983 avait notamment été provoqué par une saturation du marché, une explosion incontrôlée du nombre de jeux médiocres et une perte de confiance des consommateurs envers les acteurs dominants comme Atari. Aujourd’hui, l’industrie fait face à une autre forme d’embouteillage : coûts de développement incontrôlables, dépendance excessive aux modèles live service, multiplication des projets AAA à plusieurs centaines de millions de dollars et concentration toujours plus forte autour de quelques grands groupes.
C’est probablement ce qui rend les propos de M. Cain particulièrement pertinents ; là où le crash de 1983 relevait surtout d’un effondrement brutal du marché console américain, la crise actuelle ressemble davantage à une crise de modèle économique. L’industrie n’a jamais généré autant d’argent, mais elle semble paradoxalement incapable de stabiliser ses structures de production et capitaliser sur des licences établies depuis parfois des décennies. Depuis 2023, des dizaines de milliers d’emplois ont été supprimés malgré des revenus globaux historiquement élevés ; rien qu’à l’automne dernier, Amazon Games a supprimé environ 14 000 postes en l’espace d’un week-end.

Le phénomène touche pratiquement tous les secteurs : studios indépendants incapables de survivre à la saturation de Steam, géants du AAA réduisant leurs effectifs après des années d’expansion excessive, et éditeurs obsédés par des objectifs de croissance devenus irréalistes après le boom artificiel de la pandémie.
Tim Cain pointe aussi implicitement un autre problème : l’industrie moderne est devenue infiniment plus lourde qu’à l’époque. Là où des équipes réduites pouvaient produire des jeux complets dans les années 80 ou 90, les blockbusters actuels nécessitent souvent des centaines de développeurs et des cycles de production de six à huit ans. Résultat : le moindre échec commercial devient potentiellement catastrophique, et peut être le coup de grâce d’une entreprise présentée comme un colosse.
Au fond, Tim Cain ne dit pas que tout va bien – loin de là. Son constat est presque plus inquiétant : même sans véritable « crash » comparable à celui de 1983, l’industrie semble enfermée dans un système devenu structurellement instable, où la potentielle mort est une longue agonie plutôt qu’un couperet aiguisé. Et contrairement aux années 80, le problème ne vient plus d’un manque de maturité du média, mais peut-être de son gigantisme devenu incontrôlable.



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