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Amazon Games, l’IA et le naufrage de Project Trident : chronique d’un gâchis qui a coûté de nombreux postes

À force de vouloir absolument prouver qu’il peut devenir un acteur majeur du jeu vidéo, le titan Amazon Games semble surtout accumuler les projets avortés, les restructurations et les décisions absurdes. La dernière en date concerne Project Trident, un jeu désormais annulé dont le développement chaotique illustre parfaitement les dérives actuelles de l’industrie autour de l’intelligence artificielle générative.

D’après une très intéressante enquête d’Eurogamer, Project Trident était à l’origine un jeu d’action coopératif inspiré de Shadow of the Colossus. Le concept mettait en scène des joueurs affrontant d’immenses Jotuns dans un univers nordique à l’aide de grappins et de montures volantes. En interne, les retours auraient été très positifs et « tout le monde était enthousiaste » autour du projet, semble-t-il.

Puis est arrivée le fameux AI mandate ou, plus communément, l’obligation d’utiliser l’intelligence artificielle à tout va. Selon plusieurs développeurs anonymes, Amazon aurait imposé à ses équipes, dès 2024, d’intégrer massivement des fonctionnalités liées à l’IA générative dans leurs projets sous peine de voir certains jeux abandonnés. Résultat : Project Trident aurait été entièrement repensé une première fois en extraction shooter façon Helldivers 2, puis à nouveau transformé en RPG solo expérimental reposant sur des grands modèles de langage pour les dialogues et certaines actions en jeu. Pas besoin d’être un expert en game design pour comprendre qu’il s’agit de genres différents, et pas besoin d’être un expert en marketing pour comprendre qu’il y avait juste une volonté de surfer sur la vague.

 

 

Le plus ironique reste que l’IA ne semblait même pas constituer le cœur du projet. D’après les témoignages recueillis, elle servait principalement aux interactions avec les PNJ, aux commandes vocales ou à l’amélioration du lip-sync. Autrement dit : beaucoup de bruit corporate pour des usages finalement assez limités. Mais dans une entreprise comme Amazon, il faut manifestement toujours pouvoir glisser « IA générative » quelque part dans une présentation PowerPoint avant qu’un dirigeant ne s’ennuie.

Le développement devient alors un véritable cauchemar : les équipes reçoivent des délais intenables – parfois moins de deux ans – tandis que le projet change constamment de direction. Plusieurs développeurs décrivent une ambiance de travail dominée par l’incertitude et la frustration, avec l’impression de sacrifier un jeu prometteur au profit d’une stratégie technologique imposée d’en haut. C’est plus ou moins ce qu’il s’est passé avec l’Azoth Engine, des corpos souhaitant un moteur graphique avec de jolis graphismes sans prendre en compte les objections concrètes des développeurs.

Et malgré tous ces efforts ? Amazon finit tout de même par licencier les équipes concernées lors de la vaste vague de suppressions de postes de 2025, qui a touché environ 14 000 employés au sein du groupe. On peut également faire un triste parallèle avec Amazon Montréal, vendu à Ubisoft avec le prometteur March of Giants ; au final, la philosophie derrière toutes ces décisions à vu de nombreuses personnes perdre leur travail, et des projets prometteurs arrêtés parfois avant même d’avoir vu le jour.

 

 

Le plus fascinant dans cette affaire reste probablement l’impression de déjà-vu qu’elle dégage. Depuis plus d’une décennie, Amazon tente d’acheter sa place dans l’industrie vidéoludique avec des moyens quasiment illimités, du moins au début. Pourtant, malgré quelques succès initiaux comme New World ou l’édition occidentale de Lost Ark, la division jeux vidéo du géant américain donne souvent le sentiment d’avancer sans vision claire. Annulations, reboots internes, projets MMO abandonnés (on pense notamment au Seigneur des Anneaux) et restructurations permanentes semblent désormais faire partie du cycle normal de l’entreprise.

Amazon nie évidemment que l’IA soit responsable des licenciements, évoquant simplement une « réorientation stratégique » classique pour un marché aussi concurrentiel. Mais difficile de ne pas voir dans Project Trident un exemple presque caricatural d’un problème plus large : des dirigeants fascinés par les buzzwords technologiques, persuadés que l’IA peut remplacer une direction créative solide ou résoudre magiquement des problèmes de production.

Spoiler : ce n’est pas le cas. Et Project Trident semble surtout avoir prouvé qu’on peut parfaitement dépenser des millions dans l’IA… tout en détruisant au passage un projet que les développeurs eux-mêmes avaient réellement envie de créer.

 

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